Invisibilité

Chères spectatrices, chers spectateurs,

Pendant longtemps, les fils des esclaves Noirs furent les grands invisibles de la société Américaine et leurs tentatives d'y trouver leur place furent impitoyablement et impunément réprimées. Ainsi, à Detroit en 1967, un mouvement revendicatif a été violemment étouffé par les policiers Blancs de la ville qui ne furent jamais condamnés. Le dernier film de Kathryn Bigelow donne à voir cette peu glorieuse page d'histoire, qui demeure assez méconnue. Une invisibilité beaucoup plus légère, celle d'Alice, la bourgeoise frustrée de Woody Allen, ouvrira, jeudi soir, le Ciné-Club des Écoles et introduira la rencontre-cocktail avec le critique Jean-Max Méjean. Le reste de notre programme de la semaine se partage entre le Cycle Kathryn Bigelow et nos autres succès récents (Phase IV, Les Proies, et les inaltérables Certain Women).

En 1990, le Woody Allen de l'année offrait un rôle charmant à Mia Farrow, qui était alors la compagne du réalisateur avant qu'une vilaine tromperie ne les sépare à jamais. Mia prêtait son physique d'ancien mannequin à Alice, une newyorkaise frivole, délaissée par son mari (William Hurt) et légèrement dépressive. Mais une potion d'invisibilité prescrite par un médecin chinois allait élargir son horizon... Woody Allen est un grand cinéaste, mais surtout un remarquable fabuliste. Par la parabole, il nous propose souvent de réfléchir au monde en souriant et, avec son Alice invisible, nous offre un moment de magie au cinéma. Jeudi, après la projection de 20h30 qu'il présentera, notre grand ami Jean-Max Méjean nous fera une passionnante et foisonnante critique de ce film, puis nous accompagnera boire un dernier verre au Grand Bar.

Le mouvement Black Lives Matter (les vies des Noirs comptent) est né sur Twitter en 2012, suite à l'acquittement d'un vigile qui avait assassiné un adolescent Afro-Américain, Trayvon Martin. Ce fait divers raciste de plus, d'une grande banalité aux USA, avait lancé une nouvelle vague de protestation, prouvant que l'impunité des forces de l'ordre était encore totale lorsqu'il s'agissait de faire feu sur un homme noir. Ainsi donc, plusieurs décennies après les émeutes de Detroit et le comportement inique des flics dans l'Algiers Motel, peu de choses avaient (ont) changé. La scène du motel, dont Bigelow reconstitue sans concession l'extrême et injuste violence policière, est au cœur de son film. La réalisatrice nous contraint à regarder l'effroyable cruauté et l'incroyable bêtise de ces hommes qui, parce qu'ils tiennent une arme, perdent leur âme. La justesse de mise en scène de cette longue séquence, parfois à la limite du supportable, suffit à démonter la stupide polémique dont fut accusée Kathryn Bigelow. Des associations afro-américaines lui ont, en gros, reproché d'avoir traité le sujet, parce qu'en tant que blanche, elles la jugent illégitime pour s'accaparer de cette affaire. Comme quoi, on voit des conneries de toutes les couleurs… Bref, venez voir Detroit qui, non content d'être un film excessivement spectaculaire, donne un éclairage documenté sur une sale histoire que l'Amérique aimerait bien oublier.

Le Cycle Kathryn Bigelow permettra de revoir quelques uns des films de celle qui, jusqu'à aujourd'hui, demeure la seule femme à avoir remporté un Oscar. On pourra, par ailleurs, frémir devant Phase IV,  frissonner avec Les Proies, et être ému des portraits que Kelly Reichardt fait de Certaines Femmes. Mais on ne pourra pas emmener les petits au cinéma car l'Enfance de l'Art se fait porter pâle cette semaine. Elle reviendra, et nous laisse le temps d'annoncer que le Festival Smells like teen spirit prendra ses aises dès mercredi prochain avec, en vedette, la réédition de Carrie. Sanglant.

Bonne semaine.

Isabelle Gibbal-Hardy et l’équipe du GrandAction