Chères spectatrices, chers spectateurs,
En Portugais, ça veut dire « un géant » et c’est un bien petit mot pour qualifier Manoel De Oliveira qui nous a quitté la semaine dernière. Nous lui rendons hommage par un Cycle, qui rejoint celui de Michael Mann, bien vivant lui, comme le prouve la vitalité de Hacker, son dernier film. Egalement un événement cette semaine : ce sera mardi 14 avril avec Le Cercle de Jafar Panahi, présenté par Eithne O’Neill dans le cadre d’un Ciné-Club Positif.
Si l’engagement au cinéma pouvait être personnifié, nul doute que Jafar Panahi postulerait pour le rôle. Ce cinéaste iranien qui a débuté avec Kiarostami, a payé de plusieurs années de prison sa liberté de filmer. On se souvient de son fauteuil vide au Festival de Cannes de 2010, où il devait faire partie du jury, mais était alors incarcéré. Ses films, qui dénoncent avec talent l’intransigeance kafkaienne des Mollahs, ont été largement reconnus par la critique et couronnés par les festivals. Caméra d’Or pour Le Ballon Blanc en 1995, Léopard d’Or à Locarno pour le Miroir, et Lion d’Or à Venise pour Le Cercle en 2000.C’est donc ce dernier que le Ciné-Club Positif nous propose ce mois ci. Une curieuse et remarquable parabole sur l’enfermement dont souffrent les Iraniennes, victimes de tout un tas de brimades, de menaces et d’interdits, qui en fait des parias dans leur propre pays. Eithne O’Neill, membre de la rédaction de Positif, nous éclairera la projection de son délicieux accent irlandais.

Niveau engagement, Manoel de Oliveira s’est aussi imposé. Bravant la dictature de Salazar, il est une figure incontournable du cinéma portugais. Enfant de la bourgeoisie de Porto, brillant sportif (natation, athlétisme, course automobile), Manoel fait ses premiers tours de caméra à la fin des années 20. Car oui, Manoel de Oliveira est né en 1908 ! On croyait même que la mort l’avait oublié, lui qui a réalisé son dernier film, Gébo et l’Ombre, en 2012. Il avait alors 104 ans, ce qui fait de lui le seul centenaire de cet art qui l’est à peine. Le Cycle De Oliveira que nous consacrons à ce géant couvre toute sa période d’activité qui, pour le long métrage, démarre en 1942 avec Aniki Bobo, une vision très néo-réalisme des enfants de Porto. Fuyant la dictature, il s’exile en Allemagne, et ne retrouve la caméra qu’au début des années 60 pour signer L’Acte du Printemps, un documentaire manifeste de la nouvelle vague portugaise qui s’appuie sur un texte du 12e siècle. Toujours empêché par le régime de Salazar, il attend encore une dizaine d’années pour diriger Le Passé et le Présent puis Benilde, ou la Vierge Mère. Un film anti-bourgeois, l’autre vaguement anti-clérical, ça ne fait pas monter sa cote auprès de la dictature. En 1974, Caetano, le successeur de Salazar mort quatre ans plus tôt, est balayé par la Révolution des œillets. Dès lors, De Oliveira va adopter un rythme plus classique. En 1979, il débute sa collaboration avec son compatriote Paolo Branco pour Amour de Perdition, puis Francisca, qui le fait connaitre à l’étranger. Nous laissons passer quelques années pour retrouver la carrière du réalisateur en 2005, alors que tout le monde pronostiquait son crépuscule. Mais le bougre a 97 ans alors qu’il réalise Le Miroir Magique, et n’a rien perdu de sa verdeur. Suivront Belle Toujours, puis Christophe Colomb, l'énigme, Singularité d’une Jeune  Fille blonde et l’Étrange Affaire Angelica, présenté à un Certain Regard à Cannes en 2010. Deux ans plus tôt, De Oliveira avait reçu une Palme d’Honneur, largement mérité. Nous sommes nombreux à ne pas avoir vu tous les films de ce dernier réalisateur ayant débuté au temps du muet. D’où ce Cycle, hommage mérité à celui qui a prouvé que le cinéma contribuait à la longévité.

Souhaitons d’ailleurs longue vie à Michael Mann, jeune homme de 72 ans, qui prouve avec Hacker qu’il est encore largement dans le coup. Dans ce thriller musclé (comme son héros), il nous entraîne sur la piste d’un dangereux  cyber-criminel qui s’insinue dans les interstices de notre monde connecté pour en exploiter les failles, faire régner la terreur et en tirer profit. On reconnaît dans ce film sombre la patte de Mann, excellent metteur en scène de l’action et de la nuit, comme l’ont montré ses œuvres précédentes. Vous pourrez en voir une sélection lors de notre Cycle Michael Mann avecLe Solitaire, Heat, Révélations, Ali, et  Public Enemies.

Quant à l’Enfance de l’Art, elle nos emmène dans le monde merveilleux de Demy et Legrand avec Peau d’Ane. Allez, disons le : c’est l’un des plus beaux films de l’histoire du cinéma.

Bonne semaine

Isabelle Gibbal-Hardy et l'équipe du Grand Action.