Chères spectatrices, chers spectateurs,
S’il fallait inventer un genre pour qualifier le cinéma de Wes Anderson, le « fantaisisme pointilleux » constituerait sans doute une piste sérieuse. Avec The Grand Budapest Hotel, qui tient le haut de l’affiche de notre programmation, il fait une époustouflante démonstration de son savoir faire et de son style, à constater dans tous les films du Cycle Wes Anderson de la semaine. Face à cette déferlante andersonnienne, un flamboyant salopard, alias Leo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street, et Les Douze Salopards de Robert Aldrich, convoqués par le Ciné-Club Art et Science pour sa séance de mars. Ça tombe bien, c’est le Dieu de la guerre.

Car oui, Les Douze Salopards (The Dirty Dozen) est un modèle de film de guerre (on est loin du fantaisisme pointilleux). Peu avant le Débarquement, douze criminels acceptent une mission suicide – attaquer un château plein de généraux nazis – en échange d’une amnistie. Peu d’entre eux en profiteront. Mené par un spécialiste du genre et un adepte de la nervosité au cinéma, The Dirty Dozen fut parfois injustement considéré un film fasciste. Pourtant, s’il utilise la violence radicale, Aldrich veut dénoncer l’inhumanité de la guerre et de ceux qui la mènent. Spectaculaire et servi par une interprétation sévèrement burnée (Marvin, Bronson, Cassavetes, Borgnine…), le film est un classique du sacrifice. Jeudi soir après la projection, le débat animé par le critique Jean-Michel Frodon et le biologiste François Taddei nous en apprendra plus. Et il se poursuivra autour d’un cocktail.

Inspiré par Stefan Zweig (selon l’intrigant carton qui ouvre le film) et adulé par la critique, The Grand Budapest Hotel affiche complet. Vous êtes donc très nombreux à venir visiter ce palace merveilleux et inquiétant, sur lequel règne en maître l’impeccable concierge Monsieur Gustave, interprété par le non moins impeccable Ralph Fiennes. L’histoire nous est racontée par un romancier auquel se confie Zero Moustafa, ex-jeune groom formé par le protéiforme homme aux clés d’or. Et nous voilà, dès les premières minutes, plongés dans une mise en abyme, prêts à naviguer entre les histoires de l’histoire dans l’histoire, réglées au cordeau par Anderson et son casting de luxe. Entre les conquêtes féminines, et parfois généreuses, de Monsieur Gustave, les héritiers jaloux, les hommes de main sanguinaires, les taulards bonhommes, les fascistes abrutits (comment ça c’est un pléonasme ?), les militaires « old school », les pâtissières valeureuses et l’amicale des concierges de palace, le film donne un ballet millimétré mis en musique par un Desplat inspiré. Anderson recrée l’ambiance troublée des années 30 dans ce grand hôtel d’une mittle Europa fantaisiste (et pointilleuse). Virtuosité est le premier mot qui vient sous la plume lorsque l’on évoque The Grand Budapest Hotel. Anderson la doit à son maître, Ernst Lubisch, qui lui a donné la vivacité de faire tenir son petit monde en 1h39. Et il en faut de l’habileté pour mener autant de personnages, d’intrigues, de rebondissement en si peu de temps. Et puis, non content d’être brillant et précis, le réalisateur n’oublie pas d’avoir de l’humour. D’où le fantaisisme pointilleux.

Une dimension que nous retrouverons dans tous ses films, ainsi que sa formidable bande de comédiens. Dans Rushmore, c’est Jason Schwartzman qui incarne un sous-doué surdoué d’une école d’élite. Dans la Famille Tenenbaum, co-écrit avec Owen Wilson, Gene Hackman  est un drôle de père d’une drôle de famille. Dans La Vie Aquatique, Bill Murray commande une expédition en mer avec un remarquable sens du décalage. Et tandis que trois frères en manque de père embarquent A Bord du Darjeeling Limited pour trouver leur mère et quelques repères, le Fantastic Mister Fox permet au réalisateur de s’affranchir encore plus du réel en se frottant, toujours avec autant de virtuosité, à l’animation. Evidemment, Moonrise Kingdom, le plus beau film jamais réalisé sur les scouts, complète le programme.

Dernier mot pour l’Enfance de l’Art, qui nous emmène sur le Fleuve, en l’occurrence le Gange, filmé par Jean Renoir en 1951.
Bonne semaine.