Chères spectatrices, chers spectateurs,
Après la sortie du maléfique Killer Joe, dernier film de William Friedkin qui demeure à l’affiche tout comme le cycle que nous lui consacrons, voici le retour de l’âge d’or hollywoodien avec Ace in the Hole (Le Gouffre aux Chimères), de Billy Wilder.  Nous devons la ressortie sur copie neuve de ce film un peu oublié à un jeune distributeur, Spinalonga Films, qui a eu l’excellente idée de faire tirer une copie numérique de cette parabole sur le pouvoir et la nocivité des média. Qu’il en soit ici remercié, et que votre venue l’incite à poursuivre.

Né dans une famille juive de l’Empire Austro-Hongrois, Samuel (son vrai prénom) Wilder arrête ses études pour devenir journaliste. Lors de ses enquêtes, il rencontre des personnages haut en couleur qui, plus tard, inspireront ses scénarios. Des scénarios, Billy (son surnom) commence à en écrire pour le cinéma allemand muet. L’arrivée des nazis l’incite à quitter le pays. Il passe par la France, où il débute à la caméra pour réaliser Mauvaise Graine, son premier film, co-signé avec Alexandre Esway et interprété par Danielle Darrieux. Nous sommes en 1934 et les bruits de bottes qui parcourent l’Europe le conduisent à rejoindre son frère aux USA. Après quelques mois d’apprentissage de la langue, Wilder (son vrai nom) rebosse et rencontre bientôt le scénariste et producteur Charles Brackett, avec qui il entame une collaboration fructueuse, travaillant notamment pour Lubitsch et Siodmak. Auteur reconnu, Wilder veut maintenant réaliser. Il le fera en 1942, et ne lâchera plus la caméra. Le succès est au rendez-vous et le duo Wilder-Brackett ramasse les Oscar et les dollars avec Le Poison ou Boulevard du Crépuscule, que nous ressortons sur copie neuve le 14 novembre. Mais les meilleures choses ayant une fin, les deux compères se séparent et Wilder prend les rênes de sa destinée pour écrire, produire et réaliser Ace in the Hole (Le Gouffre aux Chimères) en 1951. Il puise dans ses souvenirs journalistiques pour inventer l’histoire de Charles Tatum, un reporter brillant mais atrabilaire et porté sur la boisson, qui part faire oublier ses casseroles dans un obscur et honnête canard de province. La providence va lui permettre de rebondir en le mettant sur le chemin d’un pauvre bougre pilleur de tombes, coincé dans une catacombe indienne. Tatum va transformer ce banal fait divers en phénomène de foire, mettant en scène un dispositif vicieux dont il va monnayer la narration auprès des plus grands journaux nationaux. Hâbleur, carnassier, magnétique, Kirk Douglas interprète Tatum. Il est entouré d’une pléiade d’acteurs qui campent parfaitement leur second rôle : de la blonde vénéneuse (Jan Sterling) au shérif véreux, en passant par l’ingénieur bon bougre, le jeune ambitieux, le quidam idiot. Du pur cinéma classique, clair, efficace, aux dialogues précis et toujours ciselés, aux personnages construits et à la mise en scène fluide, mais utilisé pour pointer les failles des hommes et du système qui mènent inéluctablement au drame. La critique acerbe de l’emballement médiatique résonne plus fort encore de nos jours, alors que ce grand cirque, balbutiant dans les années 50, a aujourd’hui pris le pouvoir. Ace in the Hole, pourtant l’un des films préférés de Wilder, fut un échec public et critique à sa sortie. Il fallut attendre quelques années pour que l’on reconnût ses grandes qualités. Dès mercredi, vous pourrez en juger sur pièces.

Dans le genre attaque en règle d’un micro-monde, Killer Joe se pose aussi là. William Friedkin y dépeint avec son talent nerveux les bas-fonds d’une banlieue minable de Dallas, où survit un sous-prolétariat blanc, abruti par la télé, la dope, la bière et l’absence totale de sens moral. Ainsi, pour payer son dealer, le « héros » envisage sans rougir d’assassiner sa mère pour toucher son pognon, tout en offrant sa petite sœur au tueur. Le vieux Friedkin, avec toute sa rouerie, en tire une ode à la médiocrité portée par une violence kitch et un humour diablement noir.
Ex-enfant terrible, Friedkin fut considéré comme un presque membre du Nouvel Hollywood des années 70, un excellent money maker, un efficace réalisateur de thriller, et un sacré provocateur. Le cycle que nous lui consacrons revient sur les différents aspects de cette carrière en dents de scie mais sans compromis. Côté succès, French Connection et l’Exorciste ; côté provocateur, Cruising (la Chasse) et Bug ; côté polar, Police Fédérale Los Angeles, Jade et même Blue Chips, qui, bien qu’ayant pour cadre le milieu du basket-ball, est monté comme un thriller.
Un mot pour dire que nos deux De Palma sur copie neuve, Blow Out et Pulsions, ainsi que Moonrise Kingdom, de Wes Anderson, jouent toujours, et que l’Enfance de l’Art nous convie à suivre Alamar, un joli film sur la filiation du Mexicain Pédro Gonzalez-Rubio.

Bonne semaine.

Isabelle Gibbal-Hardy et l'équipe du Grand Action