Chères spectatrices, chers spectateurs,

Comme les soldats, il est des stars que l’on ne connaît pas. Ainsi le nom de Tonino Guerra, disparu le mois dernier à l’âge respectable de 92 ans, ne parle pas à grand monde, hors un cercle pointu de passionnés. Mais si l’on dit l’Avventura, Nostalghia, Ginger et Fred, les cinéphiles du deuxième rang lèvent un œil. Et pour cause ! Tonino Guerra fut le scénariste d’Antonioni, de Fellini (souvent), mais aussi de Tarkovski ou d’Angelopoulos (parfois) et de tout un tas des meilleurs réalisateurs de la seconde moitié du vingtième siècle. Il était donc bien légitime de rendre un hommage à ce grand monsieur de l’écriture qu’on ne lit pas, fervent et passionnant auteur de scénarios.

Outre quelques films que Guerra a rédigés, l’on pourra aussi voir cette semaine une partie de ce qui a fait le sel des précédentes : un festival Michael Mann pour annoncer la prochaine réédition de son premier film, Le Solitaire, et un autre consacré au Muscle Cars, pour répondre à la Buick Medusa de Bellflower, d’Evan Glodell. Et puis demeurent à l’affiche Terraferma, touchant et beau film d’Emanuele Crialese sur fond d’immigration clandestine à Lampedusa, Hugo Cabret, chouette histoire de Noël de Martin Scorsese et Go Go Tales, le cabaret délirant  d’Abel Ferrara.

Héritier du néo-réalisme, Guerra aborde l’écriture par la poésie, un art délicat qu’il saura mettre au service du travail plus âprement technique du scénario. Sa rencontre avec Michelangelo Antonioni en 1959 sera déterminante et il marquera de son empreinte subtile le thème de l’incommunicabilité cher au cinéaste. Ensemble, ils écrivent L’Avventura, faire part de naissance d’une collaboration cinématographique qui durera plus de quarante ans et prendra fin avec la carrière du réalisateur. Nous vous proposons de voir ou revoir cette semaine quatre films importants, produits de leur travail. L’Avventura d’abord, qui fut huée à Cannes malgré la présence envoûtante de Monica Vitti, que l’on retrouvera dans L’Eclipse, où elle erre dans Rome, bien loin de l’agitation boursière qui est la toile de fond du film, puis dans le Désert Rouge, où ses névroses et ses difficultés à vivre l’éloignent du monde et d’elle même, pour la laisser finalement à la même place. Inévitable dans cet hommage à Guerra, Blow-Up, première expérience anglaise d’Antonioni qui demeure l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, tant d’un point de vue esthétique que sémantique. On ne saurait toutefois réduire le travail de Guerra à sa collaboration avec Antonioni. Le scénariste fut le partenaire de plume de plus de 50 cinéastes italiens et étrangers. Parmi eux, Théo Angelopoulos, accidentellement tué sur un tournage quelques mois avant la mort de Tonino, et dont Le Regard d’Ulysse, Grand Prix à Venise en 1995, est une belle réflexion sur l’histoire. Le scénariste écrivit aussi Ginger et Fred pour Fellini, une vision cruelle de la télévision à paillette avec Mastroïani et Massina en couple de danseurs fatigués, et Nostalghia pour Taskovski, étrange déambulation sur la mémoire et le destin.

L’hommage légitime à Tonino Guerra nous conduit à parler vite des autres séances de la semaine, dominées par Bellflower, long métrage bourré d’énergie, de vitalité et de désespoir réalisé à l’arrache mais avec talent par Evan Glodell. Portrait cruel d’une jeunesse américaine désabusée qui, entre deux beuveries et une dégustation de criquet (scène, si l’on peut dire, savoureuse), attend l’apocalypse, version Mad Max. C’est d’ailleurs en l’honneur de Max que les héros de Bellflower customisent une Buick Skylark (version 1972 pour les connaisseurs) et que nous avons concocté un festival Muscles Cars. L’on verra donc d’autres véhicules rugissants, qui véhiculent plus de fantasmes que de passagers : les bêtes de course des deux volets de Mad Max, bien sûr, mais aussi d’autres V8 US boostés à mort, vedettes de Duel, de Spielberg, de Bullit, de Peter Yates, de Christine, de Carpenter, de Retour vers le Futur de Zemeckis et du Boulevard de la Mort, de Quentin Tarantino.

Le cycle Michael Mann fait aussi partie du programme, dans l’attente de la ressortie du Solitaire. Si vous aimez l’action intelligemment filmée, révisez donc votre Mann devant Public Enemies, Ali, Révélations, Collateral et Miami Vice.

Pour terminer, l’Enfance de l’Art, bien sûr, avec Il Giovedi, très beau film sur l’enfance de Dino Risi, et l’annonce d’un événement un peu particulier : jeudi 26 avril, à 18h, aura lieu dans nos murs une vente exceptionnelle d’affiches originales. Fans de 2001, du Knack, de King Kong, de Bananas, à vos enchères. Ce sera un Jour de Fête, dont l’affiche est aussi en vente.

Bonne semaine.

Isabelle Gibbal-Hardy et l’équipe du Grand Action